Une Femme à part peut-elle fumer ?

Cela fait un moment que je me questionne à propos de la cigarette, et plus particulièrement de son usage chez les femmes. Santé, féminisme, bonnes manières, foi, il est important d’analyser ces différents aspects pour pouvoir se faire une idée de l’origine et l’impact de la cigarette dans nos vies, et ne plus fumer de façon anodine, mais en ayant conscience de tous les tenants et aboutissants de cette décision. Que vous soyez fumeuse occasionnelle, régulière ou dépendante, sachez vous poser les bonnes questions, et ne plus vous laisser entraîner sans réfléchir dans la spirale infernale du tabagisme.

Pour commencer, posons-nous la question du point de vue de la religion : une femme catholique peut-elle fumer ? La cigarette n’est pas mentionnée en tant que telle dans le canon de l’Eglise, mais deux choses sont à prendre en considération : ce qui détériore (plus ou moins directement, et à plus ou moins long terme) la santé ; également, toute forme d’addiction ou de passion que nous ne pouvons pas maîtriser, ayant une volonté trop faible. Aucun des deux points évoqués ci-dessus n’est neutre pour un catholique, qui doit donc apprendre à dominer son corps et ses instincts, et toujours rester maître de lui-même. Bien entendu, fumer une cigarette par mois n’aura pas le même impact sur notre corps et notre santé que d’en fumer 10 par jours, cependant, le geste n’est pas anodin et peut mener à des addictions beaucoup plus graves, il faut en avoir conscience. Pensez également aux fumeurs passifs sur lesquels vous allez aussi avoir une influence, sans qu’ils n’aient rien demandé. Sans être catholique, il est donc évident que l’usage de la cigarette n’est pas neutre pour la santé.

Mais la question qui m’intéresse le plus, est celle de l’origine de l’usage de la cigarette par les femmes. Elle est très clairement liée au capitalisme et au féminisme. En effet, George Washington Hill, le président de l’American Tobacco Company, n’était pas très heureux de voir que la vente de ses cigarettes, jusqu’à présent plébiscitées presque exclusivement par les hommes, aurait pu être doublée si les femmes en fumaient aussi. Il eut donc recours aux service d’un publicitaire très connu, Edward Bernays, “qui vit dans les luttes féministes des suffragettes une arme pour briser le tabou autour du tabagisme féminin et orchestre l’un des plus grands coups de marketing. «La ville de New York tient chaque année, à Pâques, une célèbre et très courue parade. Lors de celle de 1929, un groupe de jeunes femmes avaient caché des cigarettes sous leurs vêtements et, à un signal donné, elles les sortirent et les allumèrent devant des journalistes et des photographes, qui avaient été prévenus que des suffragettes allaient faire un coup d’éclat. Dans les jours qui suivirent, l’événement était dans tous les journaux et sur toutes les lèvres. Les jeunes femmes expliquèrent que ce qu’elles allumaient ainsi, c’était des “flambeaux de la liberté” (“torches of freedom”).» Ce slogan leur avait vraisemblablement été soufflé par Bernays. La question de la liberté pour les femmes de fumer est posée dans le débat public et Bernays enchaîne les coups. Il crée notamment des collectifs médicaux de toutes pièces, qui font dire à des experts que la cigarette est excellente pour la santé des femmes parce qu’elle leur permet de maigrir” (source).

A l’occasion de cet événement, on peut observer plusieurs choses intéressantes : la facilité avec laquelle les femmes peuvent être manipulées de façon générale, et par la publicité en particulier. On se rend compte également du lien étroit qui existe entre les luttes féministes et le capitalisme. D’ailleurs, le travail rémunéré des femmes a été voulu, entre autres, pour avoir la possibilité de taxer deux personnes par foyer plutôt qu’une ! Enfin, on se rend bien compte que le fait de fumer, pour les femmes, partait surtout d’une envie de ressembler aux hommes, d’être considérées comme leurs égales (ou plutôt de les singer). La cigarette devient un signe d’émancipation et d’affirmation de soi. “Dans Les Garçonnes: Modes et fantasmes des Années folles, Christine Bard parle d’une nouvelle image de la femme, qui rejette la vision traditionnelle et oscille entre l’idée d’une féminité renouvelée et celle d’une masculinisation. (…) Une décennie plus tard, le 19 août 1928, le journal La Femme de France s’émerveillait lui d’une scène typiquement parisienne: “Dans la marche ascendante du féminisme, la cigarette marque un pas en avant. Dernièrement, à la sortie d’un lycée de Paris, j’ai vu deux adorables petites jeunes filles [….] allumer froidement, si j’ose dire, une cigarette. A la façon cavalière et un peu provocante dont elles fumaient, il m’a semblé qu’elles avaient le souci, non pas de satisfaire un goût, mais d’accomplir un geste d’émancipation et d’affirmation, publiquement, dans les rue, la conquête d’un privilège nouveau.” (source).

Autre aspect assez intéressant de la cigarette chez la femme : la façon dont elle s’amuse avec, qui peut devenir très sensuelle : “Et, dès le moment où les femmes s’emparent de l’objet, il devient aussi un outil de séduction rattaché à toute une gestuelle, les moulinets de la main, les mouvements de la bouche, les moues avec cigarette au bec, et le rejet de la fumée de la façon la plus esthétique possible. Du coup, la fumeuse est non seulement une consommatrice, mais elle devient aussi une allumeuse. Les «garçonnes» des années 1920 contribueront à renforcer ce lien esthétique entre la femme et la cigarette” (source). Certaines pourront penser que telle n’est pas leur intention quand elles fument, pas plus que de singer les hommes ni de soutenir la cause féministe. J’ai déjà répondu à ce genre d’argument dans cet article sur le pantalon. Il est dangereux de tout juger à la simple lecture de notre “bonne intention”, “notre absence de désir de nuire”. Êtes-vous vraiment libérée ou libre lorsque vous fumez ? Être libre, c’est choisir volontairement quelque chose qui est bon pour nous (à long terme, vouloir notre salut bien sûr, mais cela doit nous guider aussi dans nos choix quotidiens). La cigarette est-elle bonne pour moi, ma santé et celle des autres ? Ai-je vraiment envie de ressembler aux féministes de la première heure qui s’habillaient en costume masculin et se faisaient manipuler par les grandes industries qui cherchaient simplement à se faire de l’argent sur leur dos ? Mon argent ne pourrait-il pas être mieux employé ? Je vous laisse réfléchir à tout cela et prendre vos décisions en toute connaissance de cause 🙂

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Crédit photo : Pexels.

6 réflexions sur “Une Femme à part peut-elle fumer ?

  1. at dit :

    Personnellement, je poserai même la question plus largement : un chrétien peut-il fumer ? Ou même, encore plus largement : une personne humaine peut-elle fumer : le tabagisme est un esclavage qui n’apporte rien de bon autant dans la santé que dans les finances… Ceci dit, je comprends totalement la difficulté de résister aux sirènes du cercle des fumeurs. Difficile de se sentir intégrée quand, à la fac, tout le monde sort fumer et papoter autour de sa « clop »….et pas soi…
    Mais quel sentiment de liberté quand, quelques années plus tard, vous n’êtes pas esclave de cet objet et que vous voyez tant de personnes autour de vous qui souhaiterait s’en débarrasser : comme on dit souvent, tant qu’on n’y a pas gouté, ça ne manque pas….

  2. Marie dit :

    Oh merci !! Ça faisait longtemps que j’attendais un article sur ce sujet que je ne parviens pas à trancher !
    Merci pour cet article tout en nuances, qui ne stigmatise aucune attitude ! N’oublions pas que maintenant, c’est tellement “anodin” que beaucoup de femmes ne se posent même pas la question ! Nous devrions envisager presque chaque chose “comme des femmes”, en fonction de notre féminité et de notre mission et pas selon nos envies.
    Je me permets de faire remarquer que le coup de com de Edward Bernays n’avait rien d’un “combat” : ce publicitaire a utilisé le prétexte du féminisme pour faire du marketing comme dit dans l’article. Donc la “cause” féministe a été tout bonnement instrumentalisée, donc fumer n’a rien de féministe mais a plutôt tous les attributs d’un “abus de pouvoir du patriarcat capitaliste”. ☺️ Effet inverse à celui recherché donc 😅

  3. Cyrille dit :

    Merci pour cet article, que je trouve complet, équilibré et bienveillant.
    J’aimerais rajouter une petite réflexion personnelle. J’ai grandi avec la mentalité que rien n’était mauvais en soi (je ne parle pas du péché, bien sûr, mais des « choses »). Par exemple, même les plantes toxiques sont utilisées en médecine, à dose très faible.
    Au sujet du tabac, c’est politiquement incorrect de parler de ses bénéfices: principalement, il aide à la digestion et réchauffe. On pourrait donc imaginer une situation dans laquelle une personne aurait besoin de fumer, et le ferait comme un traitement médical, sans dépendance ni excès.
    Cependant, je ne pense pas que cette situation soit possible dans notre société.
    De plus, je trouve qu’une femme qui fume « fait vulgaire », et a souvent une voix plus grave et un peu éraillée.

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